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T-1000

Interview Coralie Fargeat, réalisatrice de Revenge

Pour son premier film, Coralie Fargeat nous donne des raisons de nous enthousiasmer à nouveau pour le cinéma de genre français. Difficile de résister à une rencontre avec la jeune femme pour savoir de quel métal elle est faite. De toute évidence, il est aussi indestructible que celui du T-1000.

 

On a l’impression que le film arrive à point nommé avec tous ces scandales.

Oui, la concomitance est assez troublante, et finalement pas tant que ça. En tant que femme je suis bien au courant depuis longtemps de toutes les inégalités et tout le sexisme, avec lesquels on a appris à vivre. Rien de nouveau mais une prise de conscience généralisée.

La volonté originelle était de faire un vrai film de genre, décomplexé. Après ce cinéma-là, dans ses exemples les plus mémorables, a toujours été éminemment politique. L’idée est venue d’un personnage, une femme mignonne sexy que l’on range très vite dans la catégorie « fille de rien » traitée comme on veut, mais qui va se libérer et prendre le pouvoir.

 

De manière singulière, vous ne la définissez que comme un corps. On ne sait rien de son passé, ni même ce qu’elle fait dans la vie.

Effectivement, j’ai voulu accentuer jusqu’à l’excès presque le côté Lolita. Je donne l’impression qu’elle ne peut être vue que comme un corps. C’est ce regard qui m’intéressait de dénoncer. C’est la projection qu’on fait sur elle qui pour moi est problématique.

 

Cela aurait-il pu marcher avec une comédienne moins sexy ?

Cela n’aurait pas été l’histoire que je voulais raconter. Les projections, on le voit sur l’affaire Weinstein dans des commentaires facebook type « elles l’ont bien cherché ». Soit le problème pris complètement à l’envers. Ce qui m’intéresse, c’est la liberté des femmes de se comporter comme elles veulent et d’assumer leur sexualité comme elles veulent sans se faire traiter de salopes, putes,…

 interview coralie fargeat, réalisatrice de revenge

 

Et pourtant vous osez quand même plein de choses assez racoleuses. Comme ce long gros plan sur le cul de votre héroïne. Mais comme on sait que c’est une femme derrière la caméra, cela passe nettement plus facilement. Ça fait pop et non plus putassier.

Ça dépend ce que cela défend, quelle est l’histoire. Là c’est le sujet de mon film, de cette icône Lolita que j’assume totalement, Lolita est un personnage fascinant qui provoque. C’est légitime de la filmer comme ça car c’est la manière d’incarner le personnage !

Ce n’est pas parce qu’on est féministe qu’il faut rejeter le corps. Je ne sais pas si vous avez vu le discours de Natalie Portman (voir la vidéo), c’était hyper fort ! Voilà, pour moi le féminisme n’est pas un puritanisme ni une interdiction de draguer. Cela n’a rien à voir.

 

Visuellement, votre film est truffé de références qui font plaisir comme Rambo mais aussi de séquences vraiment étonnantes comme celle de voir un mec totalement nu, juste armé de son fusil.

Oui, Rambo, c’est totalement assumé (rire). Je voulais créer une force de mise en scène et d’univers. Je savais que je n’avais pas les moyens de faire des trucs spectaculaires en terme d’action. Tant mieux d’ailleurs car ce n’est pas du tout ce qui m’intéresse le plus. Les films qui m’ont marquée ont le plus souvent été faits avec une économie dans le dispositif qui est transcendée par la mise en scène. L’exemple qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est Duel de Spielberg.

Pour revenir à la nudité du personnage, c’est un élément cinématographique hyper fort que l’on ne voit pas souvent au cinéma. Je me souviens avoir été très marquée à sa sortie par la baston où Viggo Mortensen est entièrement nu dans Les Promesses de l’ombre de David Cronenberg. Dans mon film, cela me permet de jouer avec l’état d’esprit du personnage retrouvé au bout de sa vie, dénué de tous les artifices de force et de puissance, et surtout nu. J’aimais l’idée de pouvoir avec un dispositif ultra simple, mais des éléments forts marquer la rétine et l’inconscient. Un motif qui lui-même soit une idée ultra forte, comme dans Shining avec le tricycle par exemple. Des éléments sincères qui dégagent une force à la scène, bien plus puissante que vingt minutes d’explosions par exemple.

 interview coralie fargeat, réalisatrice de revenge

 

Comment faire pour vendre un scénario et donc un film qui, sur le papier, peut vite faire penser à un résultat final proche de la série Z si visuellement il n’y a presque rien derrière.

Je savais que j’avais besoin de faire passer la mise en scène dès le scénario. Je n’avais pas fait de long-métrage avant. Personne n’allait me faire confiance. Puis j’aime aussi l’écriture incluant la mise en scène, en détaillant très précisément. Je fais aussi beaucoup de recherches visuelles. J’avais de nombreuses références très colorées, très sexy.

Cela m’a permis de traduire dans le scénario mes intentions. Ce qui était indispensable.

 

L'une des grandes forces du film, c'est la performance de Matilda Anna Ingrid Lutz.

Elle est superbe. Elle en a chié mais pas pour rien ! C’est un film dur, qu’il fallait porter de bout en bout. Il ne fallait pas avoir peur. Les conditions de tournage étaient difficiles, il n’y avait pas beaucoup de moyens, je ne lâchais rien, je voulais maintenir l’ambition du film donc effectivement c’était compliqué. L’énergie du film demandait ça de toute façon, ça a servi le film d’avoir ces trucs bruts, rock’n’roll. Matilda en avait ras le bol à la fin, c’était l’enfer mais elle n’a pas craqué. Elle a aussi fait une partie de ses cascades, et il fallait tenir pour être là jusqu’au bout. On s’est beaucoup aidé mutuellement, grâce notamment à une confiance réciproque sans faille.

 

Comment avez-vous réussi à l’instaurer justement ?

Il faut savoir qu’au début du projet, j’avais choisi une actrice européenne, hollandaise. Elle a commencé à faire toute la préparation. Et puis, à trois semaines du tournage, elle a flippé en se rendant compte à quel point le tournage allait être physique et elle nous a planté. Il fallait réagir très vite, j’ai repensé à toutes les autres comédiennes et Matilda m’est tout de suite revenue en tête. Elle m’avait dit à l’époque qu’elle avait vraiment confiance dans le projet et en moi. Je lui avais aussi demandé beaucoup, elle connaissait mon exigence, savait que le film allait être très précis. Elle m’a dit vraiment qu’elle avait confiance. C’était l’ingrédient principal dont j’avais besoin. A l’époque, quand je ne l’avais pas choisie, je l’avais appelée personnellement. Je sais que cela l’avait beaucoup touché. Ce lien fort qui nous a uni, a sans doute débuté là.

 interview coralie fargeat, réalisatrice de revenge

 

Finalement c’était le meilleur choix ?

Oui, j’ai apprécié qu’elle réagisse au quart de tour, le fait d’y aller comme ça, et puis ça nous a soudés, on savait qu’on montait dans la même barque ensemble et qu’on ne lâcherait pas. Cette énergie de faire des choses, presque en temps réel, now or never !

 

Une volonté de montrer que l’on peut réussir là où beaucoup de réalisateurs français ont échoué.

Je savais la difficulté de s’attaquer à ce genre-là en France, mais je connaissais aussi bien ce qui se cache derrière la production de ces films, les problèmes rencontrés et la manière de faire les bons choix pour les contourner. Dès le début de l’écriture j’ai imaginé le film dans une certaine économie, pour ne pas me prendre un mur derrière; que le projet soit viable et intéressant, que ce soit pas un canard boiteux. Le film a tout de suite eu une résonance, c’était très sincère. La qualité d’un film vient souvent de la sincérité d’un metteur en scène de s’emparer d’un projet et d’y mettre sa vision. Il y avait cette force motrice dès le début. Puis, il a fallu s’entourer des bonnes personnes, trouver des gens aussi motivés que soi pour aller jusqu’au bout. L’une des clés de la réussite, c’est vraiment de bien s’entourer et le film peut alors s’épanouir.

 interview coralie fargeat, réalisatrice de revengeCoralie Fargeat

 

Pas forcément évident de voir la France dans le projet ?

Bah, y a moi déjà (rire). Ça joue. Effectivement, le ciné que j’aime a une part d’ADM anglo-saxonne. C’est ce qui m’attire et me construit en tant que cinéaste. Malgré tout, le film est porté par moi, une française, qui porte un regard français.

 

Tentée par les sirènes hollywoodiennes qui ont dû retentir après le passage très remarqué du film à Sundance ?

(rire). On étudie de très près les sirènes américaines. Je pense que travailler aux States ou avec des américains ça dépend comment on le fait, prendre le temps de comprendre comment l’industrie fonctionne là-bas. Il faut là aussi voir de qui on s’entoure. Sur des commandes à 50 millions ou plus c’est vrai qu’on n’aura pas la même liberté que sur un film indé, c’est des choix qu’il faut faire en connaissance de cause. Moi je sais que c’est un cinéma qui m’inspire, qui m’attire. Et comme les portes s’ouvrent, oui, c’est hyper attractif mais je n’irai vraiment pas dans n’importe quelles conditions. Il y a aussi plein de manières différentes de produire aujourd’hui qui n’existaient pas avant aussi. Les coproductions deviennent bien plus fréquentes et cela permet de garder souvent plus de contrôle.

 

Le film est quand même une sacré carte de visite pour attirer des producteurs hollywoodiens.

Oui, c’est vrai que le film a été super bien accueilli là-bas. On a un distributeur américain. Ils ont un état d’esprit très pionnier, ils recherchent des talents naissants et pas des gens déjà arrivés comme trop souvent en France. Donc, forcément, oui, c’est très stimulant. Après je crois vraiment que plus on connait une industrie, plus on peut naviguer entre les maillons pour faire son chemin. Si on est au courant des obstacles, on est armé et le risque d’être déçu diminue.

 

 

On entend souvent le discours sur le fait qu’il n’y a pas assez de femmes réalisatrices. Pourtant, à l’inverse, un film pareil réalisé par un homme, c’est nettement plus compliqué à monter. C’est tout de suite plus banal aux yeux de producteurs ?

Le fait que je sois une femme qui veuille traiter ce ciné-là a évidemment intrigué. Cela a forcément mis une couleur différente au projet. On sentait une proposition de cinéma intrigante et originale qui titillait plutôt qu’elle ne rebutait. Mais pour moi ça vient aussi de la sincérité, quand on fait un projet et on s’empare d’un genre, on le sent quand on le défend. Je suis ravie que ça attire l’attention qu’une femme puisse mettre en scène une histoire généralement traitée par des hommes. Et peut-être qu’un jour, cela deviendra banal. J’espère bien !

 

Il faudrait aussi pour cela que plus de femmes soient intéressées par réaliser des films de genre.

Je pense qu’il y en a beaucoup. Pour moi, cela renvoie à la manière dont on a été élevé. Ce côté reproduction culturelle, les mitraillettes pour les garçons,… J’ai été élevée avec un frère qui m’a montré Rambo, Terminator. Les références et les modèles auxquels on nous expose sont évidemment déterminants ce vers quoi on se sent légitime d’aller et de s’approprier. Plus il y aura de modèles féminins qui traiteront ces films, plus ça deviendra normal pour les générations d’après de se dire « ah ouais, j’ai envie de faire ça. Moi aussi, je peux le faire ! ». Plus jeune, mes modèles de réalisateur, ce n’était que des mecs. A part Kathryn Bigelow, mais il y en avait qu’une !

Je crois aux modèles, aux étendards qui sortent qui montrent que les stéréotypes peuvent être brisés.

 interview coralie fargeat, réalisatrice de revenge

 

André Dussollier m’a dit un jour, il y a le film que l’on écrit (ou lit), le film que l’on tourne et le film que l’on monte. Et souvent, tout est différent d’une étape à l’autre. Qu’en est-il avec Revenge ?

C’est vrai. Je suis quelqu’un qui prépare énormément, ultra précise dans mes intentions. Dès l’écriture je pense au montage. Ce qui me plait dans un film, c’est que ce que j’ai imaginé se retrouve à l’écran. Après on a beau préparer tout ce que l’on veut, la beauté d’un film vient du fait qu’il s’agit d’un organisme vivant, qui prend forme avec des acteurs à un moment donné, avec une équipe donnée, qu’on va maîtriser pour une part mais qui a son alchimie propre qu’on ne maîtrise pas.

 

Le tournage a été pour le moins tendu. Très éprouvant physiquement et moralement. Pour autant, le résultat à l’écran est admirable…

Pour moi, un film est un résultat. Bien sûr, tout le monde préfère quand ça se passe bien, mais au final un tournage c’est dur, il faut être un rouleau compresseur parfois qui assume de se faire détester par tout le monde parce que le seul moteur qui va pousser tout le monde c’est le réal, c’est son job aussi ! Donc voilà, je ne regrette rien parce que de toute façon sur un tournage, le réalisateur, c’est comme une louve avec son bébé. Tout ce qui menaçait le film était impensable pour moi. Il faut sortir de soi pour faire face à tout.

 

Au montage, on doit repartir forcément avec la matière que l’on a. On doit parvenir à faire le deuil de la matière rêvée lors du scénario, assumer ce qui ne marche pas, changer d’idée, s’en séparer, faire au mieux avec la matière qu’on a. C’est tout un processus, par moments aussi douloureux que fascinant, ce qui fait que ça reste un film vivant. Et c’est la magie du cinéma, on ne contrôle pas tout, et c’est cette magie qui rencontre, on l’espère, le public à un moment donné.

 

Retranscription faite par Mihail Babus

Publié le 07/02/2018 par Laurent Pécha

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